07.11.2019 – Lucil B.

#Témoignage Lucas R. est arrivé dans la ville de Québec en février 2019 en tant que volontaire en service civique chez Village Monde, un organisme sans but lucratif engagé dans le tourisme solidaire durable

En août 2019, dans le cadre de sa mission et grâce à « La Grande Campagne d’Exploration en terres solidaires de Village Monde 2019 », dont l’OFQJ est partenaire, Lucas a pu traverser la Côte-Nord et aller directement à la rencontre de sa population dans le but de développer un tourisme durable !

 

Service CiviqueKegaska, fin de la route 138, photographie de Lucas R. 

À quoi est-ce qu’on s’attend avant de partir en Côte-Nord ?

À pas grand chose je vous avoue. Je n’avais aucune idée de ce qu’était ce pays, hormis quelques noms sur une carte bien muette. J’étais bien conscient qu’au Canada, l’idée de «distances» est radicalement éloignée de ce que je connaissais, même avec le paquet de kilomètres à mon actif.

 

Mais l’appréhension du voyage s’est rapidement dissipée. Je partirais avec Léa : amie d’enfance, tempérament solide et personne de confiance.

 

Qu’est-ce qui aurait bien pu m’arriver? On nous a prévenu : «La Côte-Nord ? Bonne chance ! C’est vraiment le « Nord » là, pour vrai ! Vous serez allés plus loin, là où sans doute la majorité des québécois n’iront jamais.» Alors on s’équipe, on remplit la voiture pour parer à toute éventualités, même avec un départ un quinze août!

 

Il fait beau, excités comme des enfants, on prend la route, le nez au vent.

Le traversier, Tadoussac, «Ça y est, c’est Terra Incognita maintenant Léa !».

 

On commence à saisir ce qu’est la 138. La route mythique, l’une des plus anciennes d’Amérique du Nord, qui est sensée nous amener au « bout du bout » : Kegaska, objectif ultime au nom teinté d’exotisme pour nous, étrangers venus du Vieux Continent.

 

Candides que nous étions.

 

Ce voyage pourrait être comparé à un rebondissement continuel. Une course qui, en plus du formidable travail d’exploration, fut une découverte de tous les instants.

 

Chaque jour un peu plus ivres de couleurs, de sensations, de panoramas et de visages.

 

J’ai entrevu aussi cette Côte-Nord par moments morne et triste. Ces maisons de compagnies minières ou rescapées de chantiers titanesques, sans saveurs et aux fenêtres désespérément noires. Ces villes grises, ces villages qui se dépeuplent et l’isolement parfois, qui pèse lourd sur les cœurs. Et la si difficile cohabitation entre les hommes, avec tous les défis futurs qu’il faudra relever pour ne pas disparaître.

 

Service civiqueRive du Lac Manicouagan, photographie de Lucas R.

Mais ce que j’ai vu surtout, c’est l’art de vivre dans ces contrées. Des gens capables de ravaler leur fierté d’humain et de dire :

«C’est la nature qui décide icitte. S’il vente, tu sors pas en mer. S’il fait froid au point que l’essence gèle, tu restes chez toi. Si l’ours est arrivé avant toi au coin à saumons, tu pêcheras pas aujourd’hui.»

 

Ici les hommes ne sont pas maîtres à bord, les villages sont comme des enclaves en bord de route, car au delà c’est le monde sauvage, ou la mer.

 

Ici quand la nuit tombe, pas de lumières à l’horizon. Juste le ciel, le ciel tellement bondé des étoiles qui se bousculent qu’il t’écrase de toute sa folle immensité. On est tout petit, sous cette voûte bien trop grande pour nous.

 

Nous avons même pu rencontrer des gens pas si québécois que ça, comme à Kegaska, où l’on parle l’anglais. Là-bas, par un jour de grand vent, sous un soleil presque irréel, nous avons rencontré la fin du chemin. La route ne vient jusqu’ici que depuis cinq ans, pas encore trop de touristes, pas encore d’hôtel. Une communauté hors du monde. Comme un petit air de bout du monde.

 

Et puis il a eut les contacts avec le peuple Innu, la Première Nation, le peuple fier. Dur aussi, forgé par une histoire bien trop cruelle, bien trop réelle, bien trop récente. Mais un peuple authentique, riche en sourires et d’une volonté de vivre à toutes épreuves. Un peuple qui veut faire comprendre son mode de vie et de pensée, pour avancer « avec », et non plus « contre ».

 

Ici les gens sont humbles, mais durs. Durcit par les éléments, l’air marin et le long hiver. Mais néanmoins, plein d’une chaleur, d’une gentillesse qu’ils aiment partager, lors d’un repas ou d’une soirée tardive et arrosée. Alors on refait le monde avec des inconnus, qui deviendront des amis le temps d’une bouteille de rhum, le temps de faire tomber nos étiquettes de «maudits français».

 

Service civique"L'Anse aux érosions", île Quarry, Archipel de Mingan, photographie de Lucas R.


En définitive la Côte-Nord, c’est se baigner à Natashquan et trouver l’eau plus chaude qu’aux Escoumins.

C’est sauter dans l’eau d’une chute noire et froide et trouver ça insolite.

C’est manger des tomates qui ont poussées sur le cinquantième parallèle et les trouver meilleures que celle de l’épicerie poussées au Mexique.

C’est manger des nouilles instantanées au bord d’un lac gigantesque, habillés comme en hiver un vingt-neuf août et trouver ça fabuleux.

C’est assister à un Pow-Wow traditionnel, où on parle Innu et non français.

C’est goûter toutes les baies et les plantes comestibles de la forêt boréale et comprendre que la nature est généreuse.

C’est gravir le Mont Harfang et prendre vingt degrés d’amplitude thermique.

C’est écouter Wabush parler de son enfance passée dans le Nitassinan, le territoire, avec son père et trouver les légendes innu mélancoliques.

C’est rentrer à Québec et ne pas savoir par où commencer pour raconter cette histoire.

Service CiviquePow-Wow de Maliotenam (Sept-îles), photographié par Lucas R.

Immense.

Voilà comment je qualifierais la Côte-Nord.

Immense,

Comme les trois-milles-sept-cent-cinquante et huit kilomètres que nous avons avalés.

Immense,

Comme ces étendues d’épinettes, vertes et immobiles, vierges et non souillées.

Immense,

Comme Manic-5, sous la pluie, né du génie des hommes, dominant impérieusement la vallée.

Immense,

Comme le Saint-Laurent, passant de fleuve à mer, quand on perd de vue l’autre rive, la Gaspésie dépassée.

Immense,

Comme le lit de la rivière Natashquan à sec, parcouru en courant, comme une étendue déserte de sable et de reflets.

Immense,

Comme le lac Manicouagan et son cratère de météore, qui même de si haut est difficile à contempler.

Immense,

Comme le corps de cette baleine à bosse pendant son saut hors de l’eau, devant le phare de Pointe-des-Monts, sous nos yeux subjugués.

Immense,

Comme le cœur de ses habitants, de Michel, de Marie-Brigitte, de David, de Wabush, d’Édith et de bien d’autres Nord-Côtiers.

Immense,

Comme vingt-quatre jours vécus comme des années.

 

Service civique

Plage de Longue-Pointe-de-Mingan, photographiée par Lucas R. 


Cet article est aussi disponible sur le blog de Village Monde Vaolo !

 

 
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