le blogue de Laure Daugé & Ingrid Schoenlaub 
arts de la scène et création • danseuse et violoncelliste
Résidence Les Inclassables
programme Action-Développement
20/07/2008 • ITINÉRAIRES
« Il y a plusieurs sortes d’itinérants.
Et il y a parmi les itinérants autant de niveaux sociaux que parmi le restant de la population sédentaire.
Au bas de la pyramide pourraient se trouver par exemple ceux qu’on ne voit pas.
Ou ceux qu’on voit trop et qui, au milieu d’une rue piétonne du Quartier Chinois, exhibent leurs mutilations aux touristes incommodés.
Mais peut-être rivalisent-ils avec certains que l’on dénomme “autochtones” – bien que des Autochtones, c’est à dire des Indiens et autres nationalités anciennes, il ne fait pas l’ombre d’un doute qu’il y en a aussi tout en haut de la pyramide.
Disons qu’ici, on parle plus précisément du groupe de personnes rassemblé sur la petite pelouse dont on a découvert les bancs après la fonte de la neige.
Qui mendie à tour de rôle auprès des automobilistes stationnés à la lumière (feu rouge québécois).
Qui semble être constamment sous l’emprise de l’alcool au point de se traîner dans la saleté et de ressembler fortement à un groupe de clochards (Comment dit-on clochard en Québécois ? Est-ce une catégorie d’itinérants ?).
Quand le garde qui fait sa ronde pointe son nez mal aimable, l’un des itinérants est obligé de taper l’autre de petites claques pour la sortir de ses torpeurs.
Le garde et sa figure mal gracieuse deviennent un peu dérisoires à côté de ce tableau de Pietà écroulé qu’ils sont chargés de rendre le plus discret possible aux yeux du monde.
Le garde semble pourtant fait pour son poste : à voir sa mine tout en reproches, on se demandait lequel avait trouvé l’autre, de l’homme ou de la job (si si de la job ; le jeep, mais la job. Et puis alors : la job du jeep, le jeep de la job, etchetera. Si si : etchetera. Ou, à la rigueur, et chaetera).
En revanche, les itinérants qui campent sur l’autre petite pelouse avec tous leurs chiens (sept, huit ?), et avec leur unique chat qui, au bout de sa longue laisse, prend parfois le soleil au milieu du trottoir (les passants doivent alors le contourner poliment), ont l’air de s’être réunis par affinités plutôt que par décrépitude, et avoir fait un choix de vie.
Ils procèdent à de petites réparations, érigent une grande bâche pour s’abriter quand il pleut, leurs chiens étalés paraissent être exactement là où il faut se trouver pour jouir de l’existence (à côté d’une pancarte qui dit : “La niche des maîtres”).
Le premier groupe, lui, quand il pleut, se masse sous un abribus au milieu des détritus.
On ne prétend pas faire là une liste exhaustive des niveaux sociaux des itinérants, cousins germains de nos SDF.
Passons donc au haut du panier : ce quatuor avec piano qui arriva un soir sur la scène du Théâtre Maisonneuve habillé n’importe comment, est-il itinérant ?
Dans un sens oui, puisque l’altiste (merveilleux altiste qui tient son violon de façon différente selon ce qu’il privilégie de l’écoute de ses partenaires), avant que le concert ne débute, nous annonça au micro que, si musiciens et instruments étaient arrivés au complet, les valises avaient de leur côté suivi un itinéraire inconnu de tous en général et de la compagnie d’avions en particulier, et que donc, il allait falloir nous passer des tenues de de circonstance et nous contenter de simples sapes dépareillées…
Mais parlons à présent de l’intérieur du panier : que fait ce raton-laveur à moitié enfoui dans une poubelle du Mont Royal ?
Il en extrait un gobelet en carton qu’il ramène à terre.
Il en lèche l’intérieur.
Et bien, petit carnassier, c’est comme ça qu’on s’alimente ?!
Il lève la tête une fois en continuant de se pourlécher.
Puis une deuxième fois.
Il décide qu’on le dérange.
Il saisit sa proie en carton dans sa gueule et, de sa marche cotonneuse et flegmatique, il s’enfonce dans les sous-bois.
Ah, tout le monde n’a pas la chance de Mimine, chatte recueillie à la SPCA pour l’anniversaire de Pépé, et que celui-ci laisse dormir paisiblement sur son pantalon en se justifiant ainsi auprès de Mémé : “Après, elle est bien, elle a un sommeil reposé.” »
