Laure-ingrid

le blogue de Laure Daugé & Ingrid Schoenlaub

arts de la scène et création • danseuse et violoncelliste

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22/02/2008 • "LE GRAND MÉNAGE"

« …Et la comédienne dit, non sans un talent certain :

“Et la mort peut faire le Grand Ménage !”
Fou rire.
Pourtant ce n’est pas du tout le lieu. Ni l’instant. Ni le lieu, ni l’instant, et de fait, c’est contraire à toutes les convenances.
Et malgré tout, nous pouffons hystériquement, de nos deux fous rires jumeaux déclenchés à la même seconde par ces mots :
“Grand Ménage !”…
Personne ne peut comprendre pourquoi nous sommes subitement saisies de convulsions zygomatiques, et quand bien même quelqu’un le pourrait, nous sommes au Studio Hydro, parmi un parterre de spectateurs qui ne saurait présentement s’intéresser à notre façon d’entendre, au milieu de ce texte sur la Vie et la Mort, les mots “Grand Ménage”…

Fous rires. ce que le rire a de fou quand il l’est vraiment devenu, c’est qu’il ressort exactement par là où on pensait l’avoir maîtrisé. La respiration se calme ? Un quart de vision périphérique du complice avec qui l’on partage la damnée “private joke” suffit à relancer une quinte d’éclats.

Je souffle dans ma main pour étouffer les spasmes, comme on fait cesser l’hyperventilation d’une crise de tétanie en respirant dans un sac son propre oxygène raréfié. Mais en me redressant je vois, en miroir, Ingrid faire de même, et l’idée du “Grand Ménage” resurgit à mon imaginaire dans toute son aberration.
Je replonge dans ma main tremblottante.
Ingrid s’en trouve “relancée”.
Ou l’inverse. Etc.
Nous sommes embarquées dans un cercle vicieux, une torture par le rire : l’une s’est à peine apaisée pendant une seconde, que l’autre est de nouveau secouée du souvenir du “Grand Ménage !”.
Et le rire de manifester sa folie inopportune.

Sur scène, changement d’atmosphère : maintenant la comédienne s’est tue, une projection d’images installe une sorte de poésie, acteurs et spectateurs tournés vers une même évocation, sur fond de musique discrète et tranquille.
Très mauvais pour le fou rire ça, très mauvais. Ne dissimule rien du tout. Au contraire : met en valeur les reniflements, la respiration accélérée, le corps courbé en deux sur sa frénésie…

J’ai les larmes aux yeux. Il ne faut surtout pas que je regarde Ingrid, surtout pas.
Elle n’est pas là, d’ailleurs j’ai tourné la tête à 90°, j’espère bien qu’elle a fait pareil.
Il faut que je respire, que je me concentre sur AUTRE CHOSE, AUTRE CHOSE !
Non, je ne perçois pas Ingrid, il n’y a jamais eu de “Grand Ménage”, l’actrice est en blanc, l’acteur en noir, ils vont ensemble vers ces arbres qui défilent au fond sur le cyclo blanc, pour nous tous, dans un même esprit de sérénité.

Au secours ! Je n’y arriverai jamais, j’ai l’impression de sentir Ingrid par la vibration du banc que nous faisons se gausser avec nous, si elle ne parvient pas à se calmer je ne le pourrai pas non plus, c’est sûr, ah il faudrait que je sorte, mais non, cela se verrait encore plus, il n’y a aucune raison pour que quelqu’un sorte ici, dans ce moment évanescent, ah s’ils pouvaient seulement mettre la musique un peu plus fort, pas de “Grand Ménage”, Ingrid, tais-toi par pitié.

Une pierre. Une pierre apparente du mur, il faut que je me concentre sur une pierre apparente du mur.
Là, je ne vois plus rien du spectacle, il n’existe pour moi que cette pierre, je suis seule, la tête vide, face à la pierre apparente du mur.

On se calme. On se redresse précautionneusement, humblement, parce que ça fait cinq minutes, déjà, que le reste des spectateurs supporte notre attitude incongrue, au milieu de ce moment de plénitude scénique qui s’étend vers la fin du spectacle.
On ose reprendre la posture du spectateur attentif et concerné, un peu comme quand on se relève d’une chute ridicule en jupe et talons hauts, alors qu’on se savait suivie du regard.

Ouf.
Mais là, un homme, pile derrière nous, se met à ronfler !
C’est un acharnement du sort ! Notre “bonne tenue” est trop fragile encore, trop récemment acquise !
Comme nous commençons à avoir la technique, nous re-pouffons, chacune dans son angle.
Les larmes me coulent des yeux.
Le pire c’est que, conscientes de l’absurdité de notre réaction dans cet endroit isolé de tout, fait pour montrer et entendre des choses éminemment choisies et travaillées, nous repartons de plus belle, dans une spirale de fous rires, associés pour le meilleur, souvent, mais là, franchement pour le pire.
On doit avoir un peu la même sensation quand, par malaise, ou pour éviter la douleur, on est pris d’hilarité au beau milieu d’un enterrement…

Je ne sais pas si les deux acteurs ont été gênés par cette double implosion au bout d’un rang, mais, en tant qu’artiste, je ne doute pas qu’ils envieraient une telle synchronisation de deux protagonistes.
Et dire que, jusqu’à ce jour, l’idée du “Grand Ménage” nous faisait déjà pleurer ! »

Mister_cello

Commentaires

par annie mullenbach • 23 February 2008 18:39

Le fou rire incongru !... terrible mais tellement bon !... et mémorable... j'étais avec vous en lisant votre texte et je me disais qu'il y avait longtemps que je n'avais ri de la sorte...et je vous enviais !... ah ! le Grand Ménage !...qu'il vienne !

par jean guizerix • 29 February 2008 07:40

"le rire est le propre de l'homme" disait, je crois, Bergson donc pas d'étonnement à ce que la propreté due au grand ménage déclanche l'hilarité. Merci de vos chaudes(!) nouvelles .Jean le Végeux.

par Robert Ferrieux • 08 November 2008 21:16

Ce n'est pas Bergson, mais Rabelais qui a écrit : « Pour ce que ris est le propre de l'homme ». Vos pages si bien écrites (on sait faire dans cette famille) sont touchantes de vie et de joie d'être et de créer. Merci. Robert F.

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